Les voyageurs d’affaires vont-ils faire leur rentrée 2021 ?

Pour de nombreux hôteliers, pas de reprise durable si le voyage d'affaires ne reprend pas durablement ... et c'est normal, dans de très grandes villes, c'est souvent ce "segment" qui assure la viabilité économique de l'hôtel. À date, les signaux restent encore confus, notamment suite aux déclarations d'un grand nombre de sociétés qui vont privilégier Zoom et télétravail ... Affaibli par le Covid, le business travel reprend toutefois des couleurs, mais pas à l’international, exactement comme les déplacements de loisirs. Ce secteur est concurrencé par la visio, le télétravail et les formules hybrides distanciel-présentiel, mais il a la chance que les "vraies réunions", sans écrans, sont considérées plus productives. Il sera entièrement requinqué fin 2022, mais en atteignant seulement 80 % de son rythme de croisière, car le monde des affaires a bel et bien changé...

Selon le cabinet mondial Deloitte, "les dépenses totales liées aux voyages d'affaires au quatrième trimestre 2021 devraient atteindre entre 25 et 35 % des niveaux de 2019", ajoutant que même d'ici la fin de l'année, un tiers des entreprises s'attendent à ce que leurs dépenses en voyages d'affaires soient inférieures à 25% des niveaux 2019. La prévision peut donner des sueurs froides à certais pros du tourisme ... et on les comprend.

Despérément vides de leurs clients en costume ou "casual" et de leurs sacs à dos pour ordinateurs, certains hôtels guettent avec inquiétude les dernières nouvelles sur le front du voyage d'affaires. Il faut dire que de nombreux hôteliers en zone urbaine n'imaginent pas une reprise durable dès septembre sans un rebond puissant de ce secteur stratégique du voyage. Chez les plus grands, on anticipe avec force : 89 % des leaders du secteur ont investi dans les nouvelles technologies depuis le début de l'année, et plus des deux tiers proposent des annulations flexibles, selon le dernier rapport AltoVita, publié le 19 août.

Il faut dire que ce "segment" de clientèle représente généralement de 30 à 50 % du chiffre d’affaires de ces hébergeurs largement situés en zones urbaines et qui ne sont pas les grands gagnants du Covid contrairement à une multitude de destinations de campagne plus en mesure de compter uniquement sur les séjours "loisirs". Alors que les voyages d'agrément intérieurs ont redécollé, les voyages d'affaires subissent des conditions plus lentes et plus complexes. Les entreprises ont du mal à demander à leurs employés de voyager, tandis que leurs clients ne sont pas toujours open pour recevoir des prospecteurs.

Le retour des voyages d’affaires se produit discrètement, mais il ne sera plus jamais comme avant. À l'autre bout de la planète, les très grandes compagnies (Google, Airbnb, Microsoft ...) multiplient les annonces en ce sens: priorité aux visioconférences et au respect de l'environnement (en luttant contre les kilomètres-carbone)... Suivies de près (et imitées) par de nombreuses autres sociétés, ces grandes compagnies risquent de donner le "la" d'une nouvelle ère où les compagnies aériennes et les hôteliers vont devoir composer avec moins de businessmen and women dans leurs couloirs ...

Côté "voyageurs", les salariés expriment de nouvelles exigences et conditions avant de reprendre leurs déplacements professionnels. Selon une étude publiée la semaine dernière par le géant informatique SAP, en lien avec Concur, les voyages d'affaires devront d'abord être flexibles et permettre à chaque salarié de mesurer lui-même si sa sécurité (sanitaire) est garantie. Dans le cas d'un doute, le voyageur revendique le droit de ne pas se déplacer ...

Ces conditions (fixées par les salariés) en disent long aussi sur le niveau de préoccupation de ces derniers quant à la situation sanitaire durable et ce, si cette même étude, révèle que la majorité des voyageurs d'affaires a dominé son stress à voyager en cette période épidémique:

Selon l'étude SAP, 96% des voyageurs d'affaires sont prêts à repartir - si ces conditions sont remplies - car 80 % craignent que leur vie professionnelle n'en pâtisse, 38 % craignent de subir une baisse de leurs revenus et 33 % craignent que leurs progrès dans leur cheminement de carrière ne souffrent s'ils n'augmentent pas leurs voyages d'affaires cette année.

NOUVELLES PRIORITÉS DES CLIENTS-TRAVAILLEURS (ALTOVITA)
Internet haut débit 43%
Espace de bureau 23%
Surfaces adaptées aux ordinateurs portables 9%
La jugent plus efficace que les réunions physiques 9%
Formule de location mensuelle 74%
Nouveau call-to-action

Aux US, ça repart, mais pas à l’international

Si les grandes sociétés fixent un cap et le font largement savoir (car le voyage d'affaire à taux réduit est bon pour leur image), les sociétés "plus laborieuses" et "moins star" continuent de croire aux valeurs du "terrain". Sur le thème de "La visio, c'est bien, mais le contact en personne, c'est mieux ...", les centaines de milliers de PMEs commerciales n'ont pas encore déserté le terrain.

Et pour preuve, 61 % des voyageurs d'affaires américains ont déjà effectué leur premier voyage d'affaires de l’année, à l’intérieur du pays, pendant plusieurs jours, selon une enquête Global Rescue publiée à la mi-août. Le PDG de cette entreprise de services mondiaux de sécurité, Daniel Richards, y voit même un résultat "de l'augmentation des niveaux de vaccination contre le Covid-19 et de la réduction progressive des exigences de quarantaine et de test du gouvernement". Retour à la normale ? Pas si sûr, partout dans le pays, la "zoom-mania" reste quand même puissante et de nombreuses PMEs ont calculé l'économie majeure qu'elles ont réalisée en déplaçant moins leurs collaborateurs et en recourant de plus en plus aux "visios". D'ailleurs, le cours de Zoom, en bourse, continue d'affoler les compteurs. Diverses estimations prévoient que les dépenses mondiales en communications vidéo sur Internet atteindront environ 50 milliards de dollars par an, mais pas avant 2026. Autant d'argent, potentiellement, qui peut échapper aux voyages d'affaires.

Si, sur un marché de "proximité", le voyage d'affaire reste encore en bonne dynamique, les voyages d'affaires à l’étranger sont plus rares et obstruent considérablement l'avenir des hôteliers implantés dans les très grandes villes (Paris, Lyon, Bordeaux, Toulouse ...). Pour l'instant, toujours selon l'étude de Global Rescue, seuls 17 % des "grands voyageurs" ont volé hors de leur pays, mais 27 % de ce public prévoit de le faire d'ici mars 2022, tandis que 45 % n'envisagent plus de voyages d'affaires internationaux avant "très longtemps". Le recul est, donc, fort à l'international, exactement comme pour les vacances classiques.

Non, la visio n’a pas tué le voyage d’affaires

Si, au plus fort de la crise sanitaire, tout portait à croire que les visioconférences avaient rendu les réunions physiques tout simplement dépassées, rangées parmi les souvenirs du travail à l’ancienne, cette analyse est, désormais, à moitié vraie.

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En résumé, selon les analystes, le business travel va subir une érosion post-Covid évaluée à 20 %, voire davantage, mais ce segment ne va pas totalement s'écrouler, loin de là... Les professionnels ne sont généralement pas fans de visio, mais ils les acceptent par obligation. Ceux qui prédisent sa montée en puissance sont minoritaires mais non négligeables (cette proportion est à surveiller chez les jeunes générations). Pour sa part, Daniel Richards plaide pour les réunions physiques (et donc pour les voyages d’affaires !) en déclarant que "rien ne remplace le fait d'être dans la même pièce que les autres". Quelle que soit leur proportion, les vidéoconférences restent cependant un concurrent du voyage d’affaires. L’habitude et le goût que l’on a pris, avec le Covid, à exercer son métier sans les contraintes du déplacement, vont nécessairement rester, pour partie.

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Rétablissement progressif jusqu’à fin 2022, mais sur un marché réduit

De son côté, le grand cabinet Deloitte affirme que les voyages d'affaires aux US "vont repartir, mais resteront en deçà des niveaux d'avant la pandémie", dans son rapport "Return to a World Transformed: How the Pandemic is Reshaping Corporate Travel".

Le cabinet international observe que d’ici fin 2021:

  • seulement un tiers des entreprises vont atteindre ou dépasser 50 % de leurs dépenses de voyage de 2019,
  • 54 % des patrons prévoient un plafond, de 65 à 90 %, au quatrième trimestre 2022 (avec, en données intermédiaires, entre 25 et 35 % de ces dépenses au 4e trimestre 2021).

Autre interrogation: le retour des congrès et salons, réunions et conférences, massivement annulés depuis le printemps, est forcément décisif, mais la manière d’aborder ces événements l’est aussi.

Le pourcentage majeur est ici :

  • 70 % des entreprises interrogées vont réduire la fréquence des voyages d’affaires, dans le but d'améliorer leurs résultats,
  • Nombreuses sont celles qui favorisent les *"nouvelles pratiques commerciales" et priorisent les "objectifs de développement durable" (76 % des entreprises prévoient des réunions internes en ligne, et non plus en présentiel),

En attendant la fin 2022, la nature imprévisible de la pandémie, avec ses vagues et vaguelettes, ses variants et reconfinements, n’éclaircit pas l’horizon des voyages d'affaires internationaux, qui dépendent du climat général, vaccination et ouvertures des frontières en tête.

Remote Working in Iceland Self-Portrait (See a video tour of this co-working space at YouTube.com/TravelingwithKristin)
Le "workation", le nouveau "variant" du voyage d'affaires ? Photo by Kristin Wilson / Unsplash

"Une nouvelle norme pour les voyages d’affaires"

Anthony Jackson, directeur de Deloitte Transactions and Business Analytics, voit l’ébauche d’un nouveau modèle : "Les changements adoptés et les leçons apprises pendant la pandémie, combinés aux progrès vers les engagements de durabilité, créent une nouvelle norme pour les voyages d'affaires. Cependant, l'importance de l'interaction en personne pour la réussite commerciale est claire, créant des opportunités pour l'industrie du transport aérien de continuer à attirer et à servir les voyageurs d'affaires".

Pour ces prévisionnistes, les déplacements pros seraient réservés aux opérations "les plus cruciales", l’expérience du Covid imposant naturellement que la technologie soit sollicitée pour les autres. Même chose pour les formations internes. Chez Airbnb, le PDG Brian Chesky confirme cette prévision : "Les gens vont, bien sûr, voyager à nouveau pour affaires, mais la barre pour prendre l'avion sera placée plus haut qu'avant."

Au fond, il s’agit d’un réajustement, après des décennies d’excès… qui ne fait pas l’affaire des hébergeurs... ni des compagnies aériennes ! Mais il y a de gros espoirs: "Les relations extérieures ne peuvent clairement pas être remplacées par la technologie", garantit Peter Caputo, directeur conseil chez Deloitte, qui ajoute : "les hébergeurs adaptés aux demandes changeantes des entreprises qui cherchent à interagir avec leurs clients et partenaires sont bien placés pour attirer les voyageurs d'affaires à long terme".

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Les télétravailleurs à la rescousse

Pour compenser le manque à gagner dans les hébergements habitués aux voyageurs d’affaires, les adaptes du travail nomade (workation) "pourraient stimuler un nouveau type de voyages d'affaires", prédisait Airbnb dès le mois de mai.

Le PDG de la plateforme, Brian Chesky, voit émerger un modèle qui inclut davantage de salariés travaillant à distance et retournant occasionnellement au siège de leur entreprise", préférant louer un logement Airbnb. Ce décideur y voit "l'avenir des voyages d'affaires" grâce à des séjours de workation urbains de plus en plus longs.

Si 14 % des réservations duraient plus de 28 jours sur Airbnb en 2019, elles sont 24% en 2021… Un glissement se produit, au bénéfice des hébergeurs des villes, spécialisés dans ce segment des séjours de travail. Tout en prêchant pour sa paroisse, Brian Chesky pense que les voyageurs d'affaires voudront voyager ensemble, dans des logements communs, ce qui rappelle la colocation étudiante !

Cette formule économique et socialisante, dans une seule maison ou tout un étage d'un hôtel, fait partie des "vents favorables généraux pour les voyages d'affaires". Depuis le début de la crise sanitaire, le travail nomade a gagné en popularité, porté par l’évolution de mentalité dans les entreprises. Cette tendance a poussé les destinations à s’adapter et les travailleurs nomades à envisager leurs vacances différemment. Airbnb se positionne vaillamment sur cette nouvelle façon de travailler et de voyager. 81 % des clients de séjours de 28 nuits ou plus, en 2021, affirment vouloir réserver un séjour identique en 2022. Pour le coup, c’est une véritable tendance de fond", affirme la plateforme, qui compte bien surfer sur cette nouvelle habitude.

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Le modèle hybride prend de l’importance

L’avenir appartient au mix entre les sites de travail traditionnels et les destinations de loisirs : 54 % des personnes interrogées par Global Rescue déclarent que leur entreprise favorise ce modèle hybride de travail sur site et hors site.

Le covid a démontré que "le travail productif peut être effectué à partir de presque n'importe où", observe Daniel Richards. Et pour compliquer le sujet, 61 % des voyageurs d'affaires déclarent à Global Rescue qu'un modèle de travail hybride ne réduira pas leurs déplacements professionnels, malgré les applications Zoom, Webex, Microsoft Teams etc. Hybride ? Cela signifie qu’une personne se rendant à un rendez-vous d'affaires, un mardi et un mercredi, prolonge son séjour jusqu'au samedi pour profiter d’une ville, d’un quartier ou d’un terroir. La raison la plus citée parmi tous les groupes d'âge pour ces voyages prolongés est de parvenir à un meilleur équilibre travail-vie personnelle, selon une enquête d’InnQuest Software, fournisseur de technologies pour l'industrie hôtelière. Ce "voyage bleisure" (NDLR: "bleisure" est le mix de Leisure pour loisirs et Business pour voyages d'affaires) est aussi appelé aussi workation, quand il combine aussi le télétravail.

Des arguments pour séduire les voyageurs "bleisure"

Les hébergeurs ont un grand intérêt à connaître les caractéristiques qui séduisent les voyageurs Bleisure, afin de conforter ce segment dans leur mix de clientèles. Il faut d’abord observer la pyramide des âges de ce public plutôt jeune et une appartenance générationnelle qui laisse supposer une multiplication du phénomène.

Ce segment est en croissance car il concerne 68% des voyageurs mélangeant affaires et plaisir, selon InnQuest Software (fournisseur de technologies pour l'industrie hôtelière).

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Les astuces pour les attirer, selon InnQuest Software :

  • Création de promotions ciblées. Grâce à un code tarifaire, l’hôtelier propose un tarif réduit spécial au client qui ajoute quelques jours à son voyage d'affaires,

  • Aménagement d’un espace d'affaires, avec copies rapides et correspondance mails,

  • Adoption des bracelets RFID, comme dans les festivals, pour l’ouverture et la fermeture des portes,

  • Chatbots sur le moteur de réservation, pour les questions fréquemment posées,

  • Personnalisation maximale de l’expérience de séjour.

Ce qu’il faut retenir :

Le marché post-pandémique appellera de nouvelles stratégies pour les hébergeurs dont la dépendance aux voyages d’affaires est forte. Le marché repart, mais son maximum sera plus bas, car le business travel a laissé des plumes dans l’abolition des distances par la technologie, que d’autres secteurs économiques vivent comme un avantage historique.

Ce changement structurel modifie la façon dont les hébergeurs doivent s'y prendre pour attirer, convertir et fidéliser les clients. Leur créativité est demandée, pour reconstituer un marché malmené, mais pas du tout condamné ni "ringardisé". Si les entreprises du monde entier ont réalisé qu'une grande partie de leurs activités peut être effectuée à distance, le besoin de voyager et de passer la nuit pour une réunion en face à face, amoindri, n’est pas anéanti. Il ressemble désormais aux voyages de loisirs avec des "codes" de commercialisation qui doivent rester ceux du voyage d'affaires (accueil dédié, fidélisation, attentions particulières, etc ...). C'est à ce prix-là que vous tirerez parti de la reprise progressive (et en pleine mutation !) de ce marché ... au nez et à barbe de vos concurrents !