Réservation hôtelière : la guerre secrète des OTAs sur le B2B
C'est un séisme silencieux, mais ses répercussions risquent de secouer tout l'écosystème de la distribution hôtelière. Jusqu'à présent, dans le petit monde du voyage en ligne, une certitude régnait : le géant Expedia régnait en maître absolu sur le marché du B2B — c'est-à-dire la revente de nuitées, de vols et de séjours à des partenaires comme des banques, des compagnies aériennes ou des agences tierces ... Mais Booking serait déjà en train de récolter les fruits de sa stratégie de croissance sur le B2B.
Une étude financière menée par le cabinet BTIG vient de jeter un pavé dans la mare. Selon leurs calculs, Booking aurait dépassé Expedia sur le terrain du B2B2 sans faire le moindre bruit. Ainsi, pendant que tout le monde regarde la bataille du B2C (la vente directe aux voyageurs), Booking construit patiemment et en coulisses un "monstre" de la distribution de gros.
Car, pendant des années, Booking n'a jamais réellement publié le détail de ses activités B2B, laissant Expedia occuper seul le devant de la scène avec des résultats financiers officiels et flatteurs. Pourtant, en grattant sous la surface des rapports financiers, l'analyste Jake Fuller (de BTIG) a reconstitué le puzzle des plus instructifs. Le verdict de son analyse serait même sans appel :
- 196 millions de nuitées auraient été vendues par Booking en B2B au cours des 12 derniers mois contre 170 millions pour Expedia sur la même période,
- 15 % d'écart séparent donc les deux géants, à l'avantage de Booking.
Dès lors, comment Booking a-t-il pu orchestrer cette montée en puissance sans que personne ne s'en aperçoive ? En grande partie, grâce à son volume global phénoménal. Là où le B2B représente 40 % de l'activité totale d'Expedia, il ne pèse que 15 % du volume d'affaires de Booking. Une goutte d'eau pour eux, mais un océan pour le reste du secteur.
Ce timing d'analyse ne doit rien au hasard. Il survient, en effet, au moment précis où Booking Holdings a décidé de frapper un grand coup en interne. Jusqu'alors, les trois filiales de la maison mère — Booking, Priceline et Agoda — géraient chacune leur propre pôle B2B, se faisant parfois concurrence auprès des mêmes clients professionnels. Depuis juillet dernier, finie la dispersion ! Tout est désormais consolidé sous une bannière unique, confiée au patron d'Agoda (filiale de Booking en charge du marché asiatique), Omri Morgenshtern.

Attention toutefois à ne pas enterrer Expedia trop vite ! Si Booking domine désormais en volume absolu, la dynamique de croissance reste du côté d'Expedia :
- Croissance à deux chiffres pour le B2B d'Expedia (près de 19 % de hausse annuelle) contre une progression d'environ 7 % pour le pôle B2B de Booking,
- Et, selon les experts, un produit technologique plus abouti : Expedia serait, en effet, en capacité de fournir de véritables solutions en "marque blanche" très intégrées chez ses partenaires, tandis que Booking se contenterait souvent de simples liens de redirection (comme sur les sites de Lufthansa ou EasyJet).
En quoi cette guerre du B2B vous concerne directement ?
On pourrait penser que ces querelles d'OTAS géants ne concernent que Wall Street. Or, c'est tout le contraire ! La montée en puissance du B2B chez les OTAs touche au cœur du quotidien des hébergeurs "marchands" et touche directement à la maîtrise des tarifs et de la distribution.
Selon les experts de l'hôtellerie aux US, le premier risque porte sur la fuite dess tarifs (Disparité): quand un hôtel fournit un tarif à une plateforme, ce dernier pense qu'il sera vendu à un client final sur son site. Mais dans le cadre d'accords B2B, ce tarif peut être redistribué à un grossiste, puis à un comparateur, puis réinjecté sur un canal tiers... à un prix cassé que l'hôtel n'aura jamais autorisé !
Ainsi, face à la boulimie B2B des OTAs, il est urgent d'adopter de réflexes de gestion tarifaire stricts; à commencer par la relecture attentive des clauses relatives à la redistribution des stocks à des "tiers" (wholesale/B2B).
Si vous êtes dans ce cas, faites des tests mystères réguliers en tapant, par exemple, le nom de votre établissement sur Google et vérifiez que des OTAs obscures ne vendent pas vos chambres moins cher que votre propre site web.
Dans tous les cas, exigez "l'étanchéité tarifaire" et rappelez à vos partenaires canaux que tout manquement à la parité tarifaire en votre défaveur entraînera une fermeture immédiate des disponibilités sur leur canal.
Et surtout, on ne le rappelera jamais assez, privilégiez la réservation directe : plus votre site direct est performant, moins vous êtes dépendant des réseaux de redistribution opaques.
En résumé, la révélation de la puissance cachée de Booking en B2B démontre une chose : les canaux de vente n'ont jamais été aussi poreux. Alors que les géants du web se livrent une guerre sans merci pour écouler des nuitées par tous les moyens possibles, votre meilleure arme reste une stratégie de distribution directe solide, maîtrisée et parfaitement synchronisée.
