Le tourisme durable sera-t-il l'alternative au tourisme industriel?

Ces dernières années, le terme "tourisme" s'est largement confondu avec celui de "tourisme de masse" ou de "surtourisme" ... avant que la pandémie ne gèle tout cela. Sans refuser l'accueil de voyageurs qui sont souvent vitaux au développement des territoires, les entreprises et les destinations préfigurent ce qui pourrait devenir le tourisme (écononomiquement) durable de demain ... Et si un tourisme d'artisans était plus viable qu'un tourisme industriel ?..

La crise a révélé une différence criante entre les nations qui faisaient reposer leur économie sur un tourisme "industriel" et celles, comme la France, qui s'appuient essentiellement sur un tourisme opéré par des "artisans". Le terme n'est ni péjoratif, ni réducteur ... mais il semble que ce tourisme-là ait plus de capacités à redémarrer (structures plus "agiles" et plus en phase avec les nouvelles attentes du marché) que le tourisme des "grands ensembles et des grandes masses".

La France s'appuie sur une offre "authentique" et "à taille humaine" qui adresse en priorité un marché "domestique". Résultat ? En cas de survenance d'une crise qui gèle les flux de voyageurs, non seulement son économie touristique est moins affectée (car il reste un "filet" de marché domestique), mais surtout, son redémarrage est beaucoup plus rapide ...

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© World and travel tourism council (WTTC) / elloha

En France,la dépendance au tourisme "de masse" reste encore relativement faible, bien que les données régionales puissent montrer des proportions bien plus importantes que les 8,5 % relevés au niveau national. En mai 2018, un rapport du WTTC indiquait que le poids du tourisme dans l’économie française allait toutefois progresser ces dix prochaines années pour représenter 10% du PIB en 2028. En Europe, un emploi sur quatre créé entre 2014 et 2019 appartenait au tourisme.

Le tourisme générait 10 % des emplois dans le monde et 8,5 % en France avant la crise, mais son écosystème a été bouleversé. Après 50 ans d’expansion, le modèle touristique de masse, généré par la démocratisation du voyage et l’avion low-cost, a vécu. Le sur-mesure artisanal, incarné par les chambres d’hôtes, est-il le mieux placé pour remplacer le prêt-à-porter fabriqué en série ?

À l’approche du second été en bas-régime, les pays et régions dépendants du tourisme vont continuer de souffrir, car 62 millions d’emplois ont disparu en 2020 dans le monde, en raison d’un recul de 74 % du nombre de visiteurs internationaux, (source : Conseil mondial du voyage et du tourisme - WTTC). L’Organisation mondiale du tourisme (OMT) évalue à 100 millions, à terme, le nombre d’emplois liés au secteur, détruits par la crise. Cela en dit long sur la version industrielle du tourisme, basée sur les volumes de voyageurs brassés dans des structures énormes. Il faut dire que le tourisme et les voyages employaient 272 millions de personnes dans le monde en 2019... Les ex-petits travailleurs du tourisme en Amérique du Sud, en Asie ou en Afrique, mis à l’arrêt par la pandémie, se sont réorientés. Ces chauffeurs et bagagistes, vendeurs de rue, artisans, femmes de ménage, bagagistes etc, ont déserté les ex-régions les plus fréquentées.
Au niveau global-mondial, la reconstruction de la filière touristique est incertaine, car la chute n’est pas terminée. Plus de la moitié des entreprises dédiées vont fermer d’ici la fin de l’année, selon une récente enquête de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques).

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"Le tourisme a tué l'esprit du voyage"

Au-delà de ces pertes économiques et sociales sans précédent, c'est tout le repositionnement du tourisme qui se joue dans le monde entier. Les Maldives, par exemple, ont profité de la crise pour tourner le dos aux charters en provenance de France et d'Italie pour se recentrer sur le très haute de gamme et le safe travel. De grandes villes comme Florence ou Venise travaillent à des sortes de "moratoires" pour limiter, dès la reprise et de manière durable, l'afflux de voyageurs low cost et de croisièristes. Sous la pression des populations locales et des tenants d'un environnement mieux protégé, les élus de ces destinations "star" revoient très sérieusement leur positionnement.

Pour le sociologue Rodolphe Christin, qui n’est pas tendre avec le tourisme vendu au kilomètre, "le tourisme a tué le tourisme avec des villes qui deviennent de plus en plus des lieux touristiquement formatés". Pour ce chercheur, "L'industrie du tourisme est devenue une activité presque totalitaire où le sur-tourisme a tué le plaisir du voyage".

Cet observateur signe le livre “Manuel de l'antitourisme”, dans lequel il s’interroge sur les dégâts du tourisme de masse et l'exaspération des populations locales. “Au départ, les motivations touristiques étaient fondées sur la découverte du monde et l'envie de découvrir d'autres réalités et d'autres façons de vivre. Aujourd'hui la recherche du divertissement a supplanté la recherche de la diversité" affirme le sociologue au Quotidien du Tourisme. Sans polémiquer, il est certain que la quête d’authenticité, notamment en France, n’est pas une priorité publique, les politiques étant souvent axées sur le climat, et non pas sur les cultures locales, les savoir-faire et les arts de vivre. "La motivation des organisations touristiques n'est plus de permettre la découverte du quotidien des autres", observe l’essayiste.

Pour aller dans son sens, de plus en plus d'études sérieuses démontrent que chez les clients, l'attrait des circuits courts, des petites unités de production et de l’entraide territoriale, bien que minoritaire, semblent accompagner le mouvement. On parle de tourisme équitable et durable depuis le tournant du siècle, car on considère les réalités locales. Mais "le tourisme tue la réalité qu'il prétend rechercher. A force d'organiser le monde à des fins touristiques, on produit de plus en plus de lieux interchangeables, stéréotypés et standardisés" ajoute le sociologue. Et Rodolphe Christin de conclure vertement : "L'artificialisation des lieux de tourisme va tellement à l'encontre de la découverte et de la réalité qui devraient être au cœur du plaisir des voyageurs (...) Regardez par exemple les clubs de vacances, on est arrivé à une logique fondée sur l'enfermement. On est à l'opposé de l'esprit de découverte et d'exploration. On y rencontre des gens comme nous, et on y voit des indigènes qui sont en réalité des prestataires de service, voire des serviteurs".Rodolphe-Christin
Le sociologue Rodolphe Christin / Babelio

Lourdes réfléchit le tourisme durable

Deuxième ville hôtelière française après Paris, un des hauts lieux mondiaux du tourisme spirituel, Lourdes pense déjà à l'après ... à l'après-covid qui a placé toute son activité à l'arrêt depuis un an. La Cité Mariale sait que son développement passe par une inflexion forte vers le tourisme durable: 77% des voyageurs interrogés considèrent aujourd'hui que les valeurs rattachées à cette nouvelle dimension du tourisme influencent leurs choix de réservation; même lorsqu'il s'agit de se rendre dans une destination (Lourdes) incontournable pour leur démarche de pélerin. A offre équivalente, les voyageurs préfèreront toujours une adresse et des lieux qui jouent la carte du tourisme durable.

Voir le replay sur "Lourdes et le tourisme durable" organisé par l'ADEME

La Bretagne prend date

L’influence de la pandémie mondiale sur le tourisme, c’est notamment la rupture brutale des flux de voyageurs, suivie de la modification des comportements vers des pratiques plus vertueuses.

Sur cette base, parfaitement digérée, les "Rencontres du tourisme de Bretagne", organisées en mars dernier, ont ==résumé les envies nées du Covid : recherche de nature et de slow tourisme, de tourisme durable, de terroirs authentiques. "La crise sanitaire n’est qu’un accélérateur de ces tendances émergentes qui amènent des transformations dans la manière de penser les flux sur un territoire", soulignent les organisateurs. Il est donc bien question de régulation : plutôt qu’une avalanche de touristes, on vise une parcimonie plus durable, étalée à l’année, avec des professionels aux petits soins, et non pas une stratégie d’accueil robotisée.

Pour Patrick LEVY, CEO de Morbihan Tourisme: *"La question n'est pas de réduire le flux de touristes au risque de mettre à mal nos entreprises et notre économie, mais comment attirer à nous la part de touristes qui sont le plus prompts à payer pour des pratiques plus durables, plus authentiques, plus respectueuses de notre environnement et de notre art de vivre. Pour cela, nous sommes gâtés sur le Morbihan et j'ai envie de dire "presque en avance" ..."

À l'instar de Florence et Venise ou encore Barcelone largement affectées par le "surtourisme", le monde qui vient devrait, toutefois, orienter certaines régions vers une contention des arrivées de voyageurs, une sorte de dosage (plus au moins maîtrisable, par des campagnes d’incitation), à l’opposé du trop-plein qui caractérise les destinations, notamment ensoleillées, où la présence touristique concentrée sur deux mois d’été est entourée d’un vide plus ou moins sidéral. En résumé, les informations disponibles à l’échelle locale, régionale et mondiale nous autorisent à penser que le Covid est le révélateur d’une lame de fond, puissante mais tranquille. Ce changement ne supprimera pas le tourisme de masse, mais il laissera davantage de place au tourisme attentionné, pas si éloigné du tourisme des origines, pratiqué par les classes aisées, au XIXe siècle.

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Le bon signal envoyé par l’OMT au tourisme rural

Enfin, il se passe quelque chose de nouveau et de déterminant à l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT) : l’instance de régulation planétaire a lancé un concours aux meilleures idées de tourisme rural. Cette pêche aux idées doit “accélérer le développement rural” à l’issue du Covid. Sous forme de compétition, elle favorisera les “expériences de voyage uniques et authentiques, y compris le tourisme axé sur la nature et le tourisme de plein air”. Une forme d'encouragement pour l’hébergement à taille humaine, éloigné des tour opérateurs et des hôtels gigantesques ! L’OMT, rattachée à l’ONU, promet de soutenir le tourisme rural “pour lutter contre le dépeuplement, promouvoir l'inclusion et réduire les inégalités régionales en matière de revenus”. Ce projet aux allures de programme politique semble tout droit adressé à la France, où les souffrances de la ruralité sont particulièrement connues. Les catégories “Personnes”, “Planète”, “Prospérité” et “Soutien à la la technologie rurale” sont créées et l'on peut s’inscrire jusqu’à 1er juillet. Bien sûr, l’OMT n’a pas le pouvoir de décréter la relance économique du tourisme, mais cet intérêt affiché envers le tourisme “au détail”, non standardisé, laisse pressentir une nouvelle période dans laquelle les indépendants, chambres d’hôtes et tables d’hôtes en tête, seront mieux compris et davantage soutenus par les politiques publiques.