Interview Josette Sicsic: "2020 a introduit la culture du risque dans le tourisme"

L’envie de voyage est intacte, voire supérieure à l’avant-Covid (les confinés ont économisé), mais l’état d’esprit a changé. La journaliste prospective Josette Sicsic décrit les comportements qui vont survivre à la pandémie, en particulier la sécurité sanitaire : l’incertitude va devenir une valeur permanente. Selon elle, jusqu’à 15 % de la population restera sur ses gardes en matière sanitaire.

Les études que nous avons compilées démontrent une très forte envie de vacances, mais les voyageurs sont moins insouciants, ils veulent une meilleure information et souhaitent éviter le grand brassage (c’est la bataille du gîte contre la résidence hôtelière à grand passage). Les hébergeurs se doivent donc d’informer, sans alarmer. Certains comportements vont se normaliser et modifier la façon de vivre ses vacances, dans un contexte plus contraint qu’auparavant.

“À quoi ressemblera le tourisme post-Covid ?” est notre question, peu cartésienne. “La société est diverse et complexe, il y aura donc plusieurs types de réactions des clients”, assure la journaliste Josette Sicsic. Fondatrice du journal Touriscopie, cette spécialiste scrute à la loupe les comportements et aspirations touristiques des clientèles françaises et internationales. Les réflexes acquis pendant la pandémie vont-ils perdurer dans le temps, comment et jusqu’à quand ? Elle nous livre ses prédictions nuancées.

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Josette Sicsic, fondatrice du magazine de prospective touristique Touriscopie © Rhône Tourisme.

elloha : selon vous, on pouvait prévoir le Covid...

Absolument ! Parmi les trois futurs qui nous concernent directement (le futur immédiat, l’horizon 2030 et l’horizon 2050), il aurait été prudent de ne pas rester sur le court terme, c’est-à-dire la saison à venir. On parle du risque de pandémies depuis longtemps. L’Asie a connu des épidémies qui ont paralysé son tourisme en 2003 et 2009, mais ces phénomènes ne nous ont pas alertés, car ils sont restés aux portes de l’Europe. Il faut en tirer une leçon, en faisant de la prévision à moyen et long terme. Il faut travailler sur les trois futurs.

elloha : le vaccin va-t-il tout relancer ?

Le vaccin est le déterminant majeur, il va faire rebondir le secteur touristique, notamment en Europe, mais des craintes et des réticences vont persister. L'appétence individuelle pour la liberté, le départ, les vacances et la fête est forte, mais il peut exister des vaguelettes, des micro-retour du virus. On sait que ce n’est pas fini, que cela peut durer. Je pense, du coup, qu’il y aura une certaine retenue. Mais les comportements ne sont pas homogènes : les jeunes privilégiés, urbains etc, les jeunes de campagnes, les séniors… ces publics sont différents. Les réactions seront plurielles. Il y aura beaucoup de retenue pour certains, un groupe avant-gardiste va se dire “youpi on y va”, et puis entre les deux, il y aura les modérés.

Votre théorie des “6 S”, présentée en janvier, avant le Covid, reste valable ?
Oui. J’ai déterminé les tendances “Santé, Sécurité, Sobriété, Simplicité, Sourire, Singularité”. Ces notions répondent aux enjeux de notre époque, marquée par les tensions géopolitiques, économiques, environnementales, et l’évolution technologique. Lorsqu’on parle de sécurité, on pense au terrorisme, à la pollution… En fait, cette pandémie a exacerbé des comportements qui existaient depuis longtemps. Elle a amplifié des exigences, des postures. Un an après, ces attitudes sont les mêmes, sur le plan sanitaire, mais aussi sur le plan écologique. A ce niveau-là, plus rien ne sera comme avant. Mais tout s'atténue, comme pour les attentats : lorsqu’un attentat est commis, tout le monde a peur, puis on oublie, ça se calme, et tout recommence en cas de nouvel attentat. Pour le Covid, tout va s’atténuer, le port du masque va être abandonné. Je pense que 10 à 15 % de la population continuera d’être vigilante sur les gestes sanitaires. Si une alerte survient, tout recommencera, pour tout le monde.

Le couple sécurité-vacances est improbable...
Pas nécessairement. La qualité des vacances dépend de la sécurité sanitaire, mais aussi alimentaire et environnementale. Les comportements sont extrêmement variés, pas du tout homogènes. Sortir de chez soi comporte toujours une prise de risques, mais les Français, que l’on prétend “grandes gueules”, se sont montrés très disciplinés lors du premier confinement. Au fond, le seul point commun qui réunit tous les publics, c'est l'incertitude. Ce sentiment paralyse et n’aide pas le moral, car le voyage est une possibilité de se projeter dans l’avenir. On y réfléchit, on rêve avec, cela vous porte pendant toute une année. Sans voyages en vue, le présent est angoissant.

Les clients seront plus exigeants sur la santé ?
Oui, c’est la grande innovation de cette crise, nous conserverons des précautions sanitaires. Depuis 30 ans, nous vivons une époque de défiance envers la justice, l'école, les institutions, la publicité, le commerce... Cette crise a révélé une augmentation de la défiance envers les choix politiques. Le besoin de sécurité sanitaire étant fort, l’industrie des croisières ou l’événementiel ne repartiront qu’avec des mesures drastiques. J’ai des doutes sur les liaisons aériennes, car des bactéries se baladent dans les avions depuis toujours. Ce que nous avons appris cette année, c’est que l’avenir du tourisme n’est pas linéaire.

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Photo by Kevin McCutcheon on Unsplash

Quelle solution pratique à recommandez-vous aux hébergements ?
Nos hôtels risquent d'être encore désertés par rapport aux unités plus modestes… car ils n’ont pas de cuisines. Si le besoin de distanciation persiste dans les hôtels, il faudra équiper toutes les nouvelles chambres, ou prévoir un espace à l’étage… Pour se cuisiner quelque chose. Ce serait une décision importante à prendre pour notre pays. Tous les hôtels de Grèce contiennent une kitchenette dans leurs chambres, ce qui évite de sortir, pour ne pas s’exposer. Je m’étonne que la France n’y pense pas.